« Féérie et nature » chante son titre. « Le Jardin de Madame Hu » s’ouvre en désenchantant, le havre fleuri espéré étant en fait composé de déchets et objets récupérés ça et là par la vieille dame pour être ensuite vendus. De cette condition précaire en forme de fatras géant, de lieu à l’architecture impossible, le film ne fait pourtant jamais véritablement un exotisme. Après tout, ça n’est que le lieu de vie de Madame Hu, et son moyen de subsister, à peine différent de cette grande ville en béton grouillant de travailleurs.
Pan Zhiqi filme alors très simplement, au gré d’une image relativement flat qui n’a pour seule ligne directrice que de suivre son sujet, dans des cadres plus ou moins resserrés. Exception faite d’un piano trop larmoyant pour ne pas gêner le mouvement, l’intention tient avant tout du témoignage, sorte de journal intime esquivant systématiquement l’esthétique pour rester au sol, à l’échelle de ce personnage soumis à ces lieux retors. Pourtant, chaque séquence ne cesse de sauter, refuser le temps long pour une trame fragmentée, traversée d’ellipses. D’abord déroutante, cette constatation trouve pourtant rapidement sa réponse : aux marges de la société, on trouve étonnement le cœur du capitalisme, et avec lui son rythme frénétique.

Impossible donc de se poser, il faut sans cesse travailler, repenser aux comptes. Un tel doit tant de yuan, un autre tant de yuan. Tout en renommant le film « Vieillesse » d’un ton un peu blagueur, on ne cesse de penser au triptyque « Jeunesse » de Wang Bing, comme une façon de mettre en miroir ces deux faces antipodes d’une même pièce, le travail dans la société chinoise. Peut-être un peu plus accueillants parce qu’intégrés à la maison et transformés en champ de recherche, les masses d’objets et de déchets qui encombrent l’image et le lieu de vie sont finalement les mêmes. Une matérialisation de ce qui contraint le corps de ces travailleurs, devenue banale par l’aliénation.
Madame Hu glane, trouve ça et là des miettes pour un peu d’argent, mais l’activité n’a rien de bien unique : c’est un travail, qui comme tous les autres, jeune couturier d’atelier en tête de liste, freine toute relation, sinon l’empêche.

Impalpable à l’échelle de la séquence, c’est à l’échelle du film entier que se fait enfin sentir le temps, l’évolution chronologique du récit permettant de dessiner des réminiscences, des boucles, et des évolutions subtiles. On pense, entre autres, à cette séquence qui suit Madame Hu au milieu de travailleurs CV en main, et ce sur trois temporalités différentes, espacées de plusieurs années. En avançant dans le décor et dans les chemins du quotidien, ce n’est donc pas cette vieille dame qui témoigne, mais l’espace qui se métamorphose autour d’elle. Bien assez tôt, sa petite maison dans les bas-fonds de Chongqing en arrivera pourtant à un constat terrible : si le paysage se reconfigure, s’accélère au rythme du capitalisme, ce seront les plus pauvres qui en seront détruits. C’est ainsi que fonctionne la machine de toute façon, sorte d’épuration sociale progressive qui tend toujours plus vers l’efficacité.
À nouveau, un écho raconte. Parmi les rares cadres affranchis de Madame Hu, un plan d’ensemble sur la ville, qui passe des grands gratte-ciel vers la maison de la vieille dame, et son quartier, dans un mouvement descendant précis. Les deux ne peuvent coexister dans la même image, à la manière du film, témoignage précis et individuel devant le collectif immense. Force est pourtant de constater que lorsque ce plan revient en fin de métrage, le mouvement est inverse. On s’extrait des petites maisons, en voie de démolition, pour rejoindre les grands bâtiments. Malgré soi, on efface.

Noyée au milieu des buildings, Madame Hu paraît alors une anomalie, figure presque cartoonesque qui bouscule les proportions. Une énorme hotte sur le dos et un bonnet de Noël sur la tête, ou bien un gigantesque champignon entre les bras, elle ne paraît presque plus de notre monde, mais s’y ancre pourtant. Derrière un premier regard étonné, presque amusé, se cache au final toute la violence du travail. Abimer le corps, puis le faire presque disparaître derrière l’outil. S’y ajoutent, pour bien enfoncer le tout, l’omniprésence d’un discours culpabilisant, à base de « il ne tient qu’à toi de sortir du chômage » ou de « jette tes déchets, c’est inutile ». Assénées comme une rengaine, toutes ces petites phrases s’amoncèlent elles aussi comme des déchets, cette fois toxiques, qui habitent le décor et traversent le temps, passant dans la bouche de Madame Hu, puis de ses enfants.
Il s’agit peut-être de se rassurer, se dire qu’elle est une anomalie dans la foule, alors même qu’elle en est un symbole et un miroir. Glaneuse, elle poursuit dans la beauté de ces objets comme dans les rencontres qu’elle fait, un émerveillement dans le quotidien.

Monétaire, la précarité de cette protagoniste est d’autant plus profonde qu’elle est profondément genrée. Mère au sens premier du terme, elle dédouble la fonction en accueillant des migrants et autres rejetés au sein de sa maison, contre quelques yuans. Un rôle de propriétaire possiblement dominant qui s’efface bien rapidement derrière sa tendance peut-être néfaste à toujours aider, avancer de l’argent, voire donner. « Elle a rien, elle donne tout » comme on dit. Sauf que ce care permanent est lui aussi un poids au sein de cette union, qui appelle à une échappatoire.
Là est le jardin véritable de Madame Hu. Façon Virginia Woolf, il s’agit de se faire maison, trouver un lieu à soi, hors du monde. Le jardin entrecoupe ici le montage, calmant le rythme par des respirations plus lentes et colorées. Des fleurs véritables, et des souvenirs intimes. L’aliénation n’est jamais loin certes, mais l’on trouve toujours de quoi s’évader un peu. Même arrachée à cet espace, Madame Hu continue d’accumuler les objets et de cultiver des fleurs sur son pallier. « Tu ne trouves pas ça épuisant de vivre ? » dit le fils Hu à sa mère, attendant la mort pour se libérer du capitalisme. « Non », répond sa mère, sans doute parce qu’encore capable de lutter dans cet espace à soi, lieu d’espérance.

L’amas de déchets aux yeux du monde, c’est une petite colline sur laquelle fuir et vivre un peu.

Note :

Note : 3.5 sur 5.

Lilou Romans – 20/10/2026

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