« Barrio Triste », bien que pensé comme le portrait d’une certaine jeunesse colombienne, s’ouvre sur l’image d’un vieux journaliste en costume, se préparant face caméra à rapporter des événements étranges recensés dans le quartier. Pour rallier le projet d’origine, il faudra alors que ceux qui constituent l’arrière-plan de ce regard médiatique hégémonique, un groupe de délinquants adolescents, volent la caméra. Présent dans toute sa matérialité, l’objet est alors malmené dans tous les sens, encombrant ces jeunes gens dans leur course effrénée, qui minimalise l’image à de simples lignes de vitesse. L’intention est claire, traduite dans la matière même : notre point de vue d’occidental.e dominant.e doit être malmené.
Il le sera ainsi par la liberté totale qui anime les mouvements de la caméra, aussi frénétique qu’elle est au final primitive. Dans sa nature même, forcément, bruit numérique brouillon et surexposition sale amenant le vraisemblable, mais surtout dans sa direction, elle qui erre fantomatiquement dans les rues de Medellín. Physique mais spectrale, elle avance selon le même mantra que ses personnages, répondant alors à la question subsistante de savoir pourquoi le filmeur continue de filmer. À cette rengaine obligatoire pour tout found footage, « Barrio Triste » répond par le « no future » le plus punk qui soit, ici pris au pied de la lettre dans un nihilisme, une pulsion de mort constante, qui ne cherche qu’à laisser une maigre trace visuelle de soi.

Si les premières séquences du métrage documentent de façon assez brute les rues d’un pays gangrené par la violence, le geste s’avère rapidement vain. Même enfin mis au premier plan, ces adolescents restent finalement des ombres, silhouettes effacées et rendues immatérielles devant les lumières de la ville qui, elle, en arrière-plan, réussit bien à vivre. Jamais caractérisés individuellement, ces jeunes se rasent d’ailleurs la tête, moyen de signifier à l’image, au-delà de leur volonté d’unité dans le geste, leur uniformisation aux yeux du monde. Lorsque brièvement entendus dans leurs revendications, au fil de sporadiques séquences d’entretiens documentaires, l’enfant silencié, chassé, revient au galop, les larmes aux yeux. Un seul rêve, pragmatique et loin du songe : être aimé et accepté par une famille. Quoi de plus candide, mais pourtant violemment sali, toujours implicitement, par le monde environnant. Pas question de montrer ici les raisons de la colère et du désespoir, seulement de les laisser s’exprimer sous leurs attraits les plus suicidaires, changeant le récit en errance doomer sans corps, sans ancrage. Rares sont les coupes, le film privilégiant les longues divagations au sein d’un espace prenant peu à peu les atours d’un monde post-apocalyptique mystique, irréel. La séquence pivot du récit, une réunion autour d’une carcasse de voiture enflammée, pourrait alors laisser entendre une esthétisation façon Romain Gavras, qui ne choisirait son sujet que par fantasme de son imagerie. Il n’en est rien. La durée des mouvements dérive de l’image saisissante vers la vanité, puis l’obscurité, pour une séquence quasi primitive. Les ombres qui se dessinent autour du fond n’ont plus grand-chose de moderne, voire d’humain, au sein de ce rite presque ésotérique. La fin des temps en est consumée, on redescend vers les habitations à la manière de fantômes vers les limbes.

Présent à la production exécutive, Harmony Korine se voit très nettement convié dans le rapport qu’entretient « Barrio Triste » à son réel précarisé. A la tornade dévastatrice de « Gummo » se substitue ici un désastre plus pernicieux et volatile, le politique, toujours palpable, flottant dans l’air. Pas besoin de le dire, justement, puisque nous sommes dans le post-apocalyptique, soit après ses ravages. C’est de la même façon, rappelant le gamin aux oreilles de lapin qui déambulait dans la ville dévastée de Xena, dans l’Ohio, que le magique surgit parfois. Un cheval dans la salle de bain ou un concert punk en plein air : le monde de « Barrio Triste » n’a plus de structure, si bien que s’y balader revient à voir, dans des détails spontanés, se côtoyer le nihilisme poisseux et le féérique. Ces élans sont parfois un brin grossiers, ou du moins trop bricolés pour coller au réel brut, mais emmènent progressivement le récit vers un onirisme inattendu. Comment aurait, de toute façon, pu se finir une si violente histoire ? Pas autrement que dans ce passage à un registre presque abstrait, où rien ne se fait dans la matière, mais dans la mentalité. Ces mêmes rues déjà arpentées auparavant le sont maintenant dans un geste ératique, enfermé dans le purgatoire qu’elles représentent, inextricable.

Note :

Note : 3 sur 5.

Lilou Romans – 27/10/2026

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