Ne subsiste qu’assez peu de doute, après visionnage, quant à la quête de neutralité de « L’Abandon », qui suinte de chacun de ses choix autant qu’elle échoue dangereusement.
Ne pas avoir de point de vue (se vouloir apolitique ?), c’est très nécessairement pencher vers des facilités, et donc des généralités. En cherchant à coller aux faits, le long-métrage s’empêche, d’une part, de construire un récit intéressant de quelconque façon, se résumant à un effet boule de neige qui tourne en rond sans émotion, et d’autre part de raconter quoi que ce soit sur l’affaire qu’il traite. Les mots issus des procès/témoignages sont répétés mécaniquement, à la virgule près, dans des interprétations si factices et engluées dans ces faits qu’elles en deviennent presque ridicules, surécrites. Forcément, lorsqu’on traite une telle affaire, chaque mot doit avoir un poids immense, pas vrai ? « L’Abandon » récite les choses sans humanité, et essentialise de fait les caricatures que sont ses personnages.
D’un côté, les jeunes et leur « langage wesh », rendant impossible de croire à n’importe laquelle de leurs émotions ou ressentis, ce qui est d’autant plus gênant lorsqu’il s’agit de témoigner d’un racisme institutionnel ressenti. Peu importe si la petite Bachira en a subi auparavant, ce qui pourrait humaniser son parcours et le faire comprendre, elle n’est résumée qu’au mensonge qu’elle a proféré. Un mantra simple se dessine : Regarder et retranscrire sans traiter, sans émettre un point de vue. De l’autre côté donc, Samuel Patty, figure ingénue absolument parfaite, voire angélique, qui finit par ne jamais être personnage.
De là à y trouver une reproduction des mécanismes d’instrumentalisation de faits divers par l’extrême droite, il n’y a qu’un pas, que le film semble salement amorcer, résumant son personnage à la figure de martyr qu’il est certes, mais qui l’extrait de sa nature humaine pour en faire une allégorie, un symbole.
Le film esquisse certes un semblant de propos dans son dernier quart d’heure, semblant dessiner les élèves comme véritables victimes d’un système adultiste violent et ingérant. Enfin, on décrit un système, et donc un propos au-delà du compte rendu papier reconstitué avec paresse. Le geste sera malheureusement de courte durée, à nouveau noyé dans la volonté pénible du film de vouloir faire un constat pseudo-objectif.
Il est de fait assez consternant, si pas terrifiant, de constater combien le long-métrage ne semble pas savoir que l’objectivité est un idéal inexistant. Persuadé de son geste, il ne fait qu’accumuler les personnages, circonstances et points de vue, comme un moyen de reconstituer étape par étape les faits, dans le moindre détail. A quoi bon, sinon pour essayer de situer le point de vue de chacun dans l’affaire, et donc d’accoucher d’un objet inepte (à ce niveau, le documentaire, ou la fiche wikipedia, font un meilleur travail) ?
Pire encore, cette objectivité revendiquée dans un écriteau de départ proprement inutile (on dit y reconstituer les faits le plus fidèlement possible, mais que des éléments ont été modifiés pour la narration. Aberrant) se déforme au gré de volonté formelles gênantes. On pense ici particulièrement à une séquence façon film d’horreur, ou à celle d’émotion qui la suit, particulièrement pénibles dans leurs effets pompeux et leur façon de créer artificiellement de l’émotion. Maladresse sur maladresse, jusqu’à un plan final proprement abject.
Cette abjection, pourtant, ne semble jamais que le résultat d’une paresse formelle. Vincent Garenq ne réalise là qu’un affligeant téléfilm sans aucune idée de mise en scène, d’écriture ou de direction, mais qui se veut constamment faire cinéma, pensant qu’un format scope, une photographie contrastée bardée de flares, et un ton grave permanent font un bon thriller. Non, d’autant plus lorsque la mollesse des intentions, culminant dans ces fondus au noir témoins d’une absence de compétence dans la narration, ne cache pas la pauvreté du récit raconté. Autre exemple saillant : le flashback du récit de Bachira, mis en scène à coup de cadres débullés angoissants et d’une photographie quasi psychédélique. Tout un tas de principes de mise en scène éculés qui rendent la séquence invraisemblable, et donc maladroitement à charge contre la jeune fille, plus que de raison.
Concernant la représentation musulmane, point névralgique de tous les débats, la réponse est donc toute donnée : Volonté de neutralité qui montre les aspérités de chaque personnage (et de l’affaire) et mise en scène paresseuse ne font pas bon ménage. Sont ici donc dessinés, malgré toutes les précautions verbales du film, les bons et les mauvais musulmans, ceux qui pleurent et croient M. Patty dans une gentillesse immaculée (généralement les femmes), et ceux qui ne font que crier comme des sauvages. La potentielle neutralité ou distance de l’écriture s’efface donc violemment derrière une mise en scène profondément manichéenne, gênante, qui va jusqu’à ne traiter le meurtrier que comme une ombre façon Batman, tapie dans son appartement, tout de noir vêtu, sans que jamais le métrage ne montre un visage.
En somme, « L’Abandon » est un film fainéant, qui ne se rend pas même compte des motifs bateau qu’il convoque, héritage d’un cinéma dominant dont les représentations racistes ont déjà fait énormément de mal. Quand on dit que la neutralité, le centrisme, ou l’apolitisme (on l’appelle comme on veut, c’est la même finalité) sont dangereux et renforcent les discours les plus violents et intolérants, c’est de ça qu’il s’agit.
Note :
Lilou Romans – 18/10/2026


Votre commentaire