C’est à la façon d’un nouveau jour que se lève « Jeunesse (Les tourments) », retrouvant la beauté de sa jeunesse complice et fougueuse envers et contre tout. La lumière qui perce alors ne se fera savoir qu’un court instant, car cette fois, échappatoires joyeuses et discussions seront perpétuellement écrasées par les machines et le travail. Empêtré dans une nuit à la brume rougeoyante, le long-métrage épie cette fois le travail nocturne, d’abord propice à l’observation de corps fatigués, mais surtout à une accumulation. Ces corps, auparavant au centre de l’image, se fragmentent maintenant davantage, perdus dans une image plus profonde, surchargée d’empilement de vêtements et de machines imposantes, signifiant tout l’encombrement des ateliers. Toute matière, organique comme mécanique, semble s’amalgamer à l’écran, entravant les perspectives d’une caméra qui semble nettement plus perdue dans cet enfer qui ne fait que la rejeter. A l’aune d’un montage plus elliptique, destructuré, baigné dans une certaine torpeur, s’engage alors une lutte du dispositif contre l’espace investi, visiblement plus fragmenté, demandant à courir, se repositionner. Les individus semblent de moins en moins saisissables en tant qu’humain tant iels ne font que revenir par fragment volatiles dans des cadres à peine capables de se poser pour observer. Pire, on en vient à parfois se détacher de l’humain, au centre de chaque plan du premier film, pour s’attarder sur les machines.
Tout s’amalgame, décelant dans le dispositif même de Wang Bing ses limites, à commencer par sa propension à lui aussi être contaminé par l’aliénation déshumanisante de ces lieux.
La poésie s’assombrit, voire s’évapore, pour ne laisser que violence et confrontation. Une enfant qui se balade entre deux établis où travaillent ses parents, une petite amie amenée au travail : on répète les motifs du premier film, mais sans pouvoir cette fois en tirer quelconque beauté vitaliste pour s’extraire, au moins intellectuellement, de l’horreur ouvrière. De plus en plus mutiques, sinon pour quelques embrouilles violentes, les humanités échappent derrière les corps qui parlent d’eux-mêmes, dans leur maigreur comme dans l’innocence de quelques tatouages qui traduisent l’uniformisation violente de cette jeunesse. La routine tend ici à la douleur, la fatigue de ne pouvoir qu’assister à la répétition des choses, mais poursuit le geste du premier opus par une réponse en forme de palindrome (on va de l’horreur individualiste vers le retour au collectif) autant que de reflet assombri, signe que tout revient inlassablement, fatigue, enferme, et pousse à fuir.
L’approche documentaire de Wang Bing touche alors à nouveau juste, particulièrement dans son sens de la durée. On pense particulièrement à cette engueulade autour de briques de lait, rare moment à l’extérieur des ateliers, où la longueur du plan sert et décuple l’émotion, en l’occurrence d’une détresse qui s’étend au-delà des murs. Peut-être encore davantage que dans sa première partie, le film trouve là les preuves qu’il ne s’agit pas de filmer de « grandes » choses pour construire des images de cinéma puissantes. Par instants plus esthétique sans pour autant sembler jamais forcer quoi que ce soit, le long-métrage trouve son point culminant dans le suivi d’un jeune homme qui a perdu son livret, et avec lui la possibilité de recevoir son salaire. On déambule dans les rues, espace de cinéma unique dont il ne faut pas dire beaucoup pour tout laisser comprendre, dans un récit quasi safdien au centre duquel un personnage dont on sait peu, mais dont on saisit tout. À nouveau, un plan dure, le regardant négocier avec son patron, dans un déroutant calme, pourtant violent en creux. Là, dans la retenue du dispositif, toute l’émotion jaillit, et avec elle la beauté du geste.
Plus que de potentiellement « misérabiliser » devant la violence en jeu, ce second opus ouvre la possibilité pour Wang Bing de mettre en avant la confrontation, et par la même une forme de lutte. L’élément déclencheur de ce revirement, une baston aussi spectaculaire puisse-t-il hypothétiquement être par sa violence, n’est finalement jamais le centre de quoi que ce soit. On ne le voit que dans son impact, dans l’œil de celleux qui observent la scène, ou plutôt son après, depuis un balcon. Quitter l’individuel pour ouvrir au collectif, celui d’une résistance qui se construit à dix dans une chambre. Quitter l’évènement pour le système, celui même qui rend inexorable la violence du travail et protège une hiérarchie écrasante. En cela, le cas des patrons intéresse d’autant plus que dans le premier opus, qui dépeignait leur violence face aux employés autant que leur propre condition précaire, comme maillon à peine plus élevé d’une chaine libérale destructrice. Ici, ils sont les seuls à pouvoir fuir, s’extraire de cette violence en écrasant celleux qui sont un cran plus bas, sans que la police ne cherche à faire quoi que ce soit. Le même désir de fuite devant la violence du système, mais la possibilité de le faire : la dialectique, sans jamais être assenée bêtement, frappe directement, comme besoin immédiat et irrémédiable de faire tomber un système vertical. La répétition devient variation, comme une possibilité d’observer des cas toujours un brin différent du précédent, par un patron plus sympa ou un demi yuan de plus. Le constat, lui, ne cède pas à ces extraits : l’herbe n’est jamais plus verte ailleurs, tant que le même système y règne.
L’autre confrontation que met en avant le film, c’est alors celle d’un dispositif filmique qui, puisqu’aussi individuel, arrive aussi à ses limites. On y saisit la rébellion dans ses moments collectifs, mais on ne cesse d’y voir les individualités de ceux qui râlent, celles qui n’ont pas le choix que de continuer en silence. Un même mouvement, précisément juste parce qu’il est fait de voix discordantes, parfois cacophoniques. Surviennent alors les interpellations à la caméra, nettement plus nombreuses qu’auparavant. La présence de la caméra est ici plus marquée et remarquée, jusqu’à des échanges directs, et même un entretien. Étendre la voix, et ainsi presque dépasser l’œuvre en y rendant lea spectateurice acti.f.ve, autant que faire se peut. « Je peux décrire avec des mots, mais il faut l’avoir vécu pour comprendre » : de quoi résumer dans ces mots l’ambition du projet. Conserver la parole pour que la violence ne soit pas la seule qui marque, autant que ses limites.
Tout s’achève de la même façon que dans le premier opus, par une ouverture ample sur une nature rurale silencieuse où le repos fait office de valeur essentielle, tandis qu’on brûle un livret de paye devenu dérisoire, avant de constater combien la fuite n’est qu’individuelle et temporaire.
« Jeunesse (Les Tourments) » gagne encore en ampleur, jusqu’à presque se laisser dépasser, et trouver là justement un geste encore plus immense.
Note :
Lilou Romans – 01/11/2026


Votre commentaire