Des clichés du « film-français-social-grisonnant », Cédric Khan ne semble rien craindre. Caméra à l’épaule, le cinéaste pénètre dans une unité de soins pédopsychiatriques publics accueillant des patient.e.s de 15 à 18 ans aux côtés de Lucia, jeune admise, qui découvre elle aussi le lieu et ses occupants. Nettement plus posé dans ses cadres par la suite, le long-métrage déploie alors une mise en scène vraisemblablement lancée à l’imitation d’un réel presque documentaire, qui observe ces personnages vivoter au sein de pièces grisonnantes. Attentionnée, chaque séquence d’entretien psy se déroule alors au rythme d’un montage plus qu’économe, retardant toujours l’arrivée du contre-champs pour y préférer une découverte progressive des situations, au diapason de l’évolution en direct des affects des uns et des autres. Si la vie semble donc bien émaner de ces échanges progressifs, difficile néanmoins de ne pas voir dans les constantes longues focales déployées un certain aveu d’échec dans la captation du réel. Jamais les visages de ces jeunes patients ne s’échappent des arrière-plans flous ou compositions minutieusement centrées, laissant voir, dans une auto-critique a priori involontaire, leur impossibilité de communiquer avec qui que ce soit, pas même le cinéaste.

La promesse initialement revendiquée de coller au réel semble alors bien vite s’étioler, l’appel du mélo étant sans doute trop fort. A l’horizontalité réaliste, quantité de séquences préfèrent finalement le beau factice, culminant dans une séquence-montage « regard vers le coucher de soleil & musique sirupeuse ». Logique, puisque toute la structure narrative favorise cette dramatisation à tout prix, et ce particulièrement par le biais de Lucia, moyen de décentrer le récit vers une histoire d’amour assez convenue. Les personnages secondaires ne seront ainsi résumés, pour la plupart, qu’à un trait de caractère, le plus souvent la raison pour laquelle iels sont arrivés dans ce service de soin. Entre le jeune homme trans forcé de faire face aux moqueries et violences du discours médical hégémonique, et le garçon bipolaire en phase de manie permanente forcément source de quelques décalages rigolos (jamais aucune autre émotion), difficile de déceler du vrai. Il suffit de constater que toustes ont une raison différente et unique d’être ici, moyen de rendre le réel plus lisible et rangé, et donc de le fuir. Restent quelques séquences particulièrement justes quant à leur approche de ces individualités, enfin traitées avec la dignité cinématographique qui leur est due, comme à tout héros. Pourtant, tout s’estompe bien vite dans un agencement scénaristique mécanique, restant à la surface sans tumulte de toute chose pour tirer la belle séquence plutôt que l’éclat de vrai.

En mêlant comédien.ne.s déjà identifié.e.s (l’espoir Malou Khebizi dans le rôle titre, entre autres) et jeunes primo-acteurs, « 15/18 » témoignait sans doute déjà, sur le papier, de l’entre-deux qui le condamne. Passé sa structure plombante, on ne cesse de trouver dans les mots de ces jeunes gens des brèches de vrai résolument touchantes, de la lettre d’amour la plus innocente et maladroite à l’étonnante déconnexion pourtant commune avec laquelle on parle de pulsions suicidaires. Dans une énergie parfois proche de la colonie de vacances, Cédric Khan encapsule la jeunesse par son trait le plus saillant : l’impulsivité, guidant les revendications les plus « woke » comme les moqueries les plus violentes. Abstraction même faite de son cadre psychiatrique, ce petit groupe ne peut qu’être profondément instable, témoignant là que le réel se niche, n’en déplaise au projet, dans les remous incontrôlés.

Difficile pourtant pour le long-métrage de parvenir à les saisir comme la micro-société qu’ils forment, à commencer par l’absence totale de questionnement des mécanismes de domination. « Tu parles comme un flic » dit l’une des jeunes au soignant avec lequel elle converse, illustrant par la pratique l’adage selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants (ou ici ados). Car oui, « 15/18 » ne cesse d’évoquer le film de prison plus qu’autre chose, sans jamais sembler prendre en main la question. Les violences s’enchaînent, dans la déshumanisation des jeunes par les soignants comme par les gestes entre ados, sans qu’aucune réaction ou problématisation n’en découle.
Résultat : Refus du parti-pris et évitement de son sujet pour un geste qui se change en « film-purgatoire » sans fin. Si l’hypothèse d’un pessimisme total ne s’empêche jamais, laissant entendre que toute la société, entre ces murs comme à l’extérieur, est profondément mauvaise, il faut se résoudre à n’y voir qu’une dépolitisation gênante. Point culminant de ce regard apolitique : l’approche des VSS, question pourtant centrale au milieu traité, qui ne sont jamais convoquées là autrement qu’en tant que spectacle dont on ne fait jamais sujet.
À regarder sans jamais questionner, Kahn finit en terrain fâcheux : l’utopie d’une police plus à même que tous les autres à traiter les VSS et accompagner personnellement les victimes. Rupture finale avec le réel.

Note :

Note : 1.5 sur 5.

Lilou Romans – 03/11/2026

Posted in

Votre commentaire