Il est totalement fou de constater comme le naturalisme (sinon minimalisme) d’Apichatpong Weerasethakul est aussi efficace dans la contemplation mystique que dans la peur brute. Sorte de radicalisation du dispositif du « Blair Witch Project », le calme et le minimalisme de « Vampire » exacerbent l’imagination, particulièrement féconde tant l’image est sombre. On devine plus que l’on ne voit, à tel point que chaque apparition de matière dans l’obscurité en devient à la fois exacerbée, sorte d’évènement exceptionnel, et totalement abstraite, en dehors de toute emprise avec le réel. On perd rapidement tout repère dans l’espace, ses échelles, puis avec ses propres sens, voire avec le montage même, dont les coupes s’effacent souvent dans le noir complet de l’écran.
Tout aussi calme au son, le court-métrage instaure une sorte de roulis, un cycle de bruits naturels au tempo précis, capable alors de mettre en scène le principe même de la peur du noir : il n’y a rien, mais on s’imagine tout. La moindre silhouette qui surgit dans les faisceaux de lumière terrorise, puisque les apparitions sont systématiquement lacunaires, et donc encore lieu de doute. On croirait presque progressivement virer de l’exploration au documentaire animalier, les lumières braquées sur les personnages, intelligemment jamais caractérisés, renouvelant toujours l’impression de détachement avec leur humanité.
On réduit la narration à un fil infime, une observation de leur exploration de la façon la plus matérielle qui soit, jusqu’à ce que plus rien ne fasse vraiment sens. La quête de l’oiseau lancée au départ devient rapidement une sorte de rituel terrifiant, à base de bandelettes gorgées de sang et de cris étranges qui terrorisent plus qu’ils n’appâtent. « Vampire » comprend l’essence de la peur loin du jumpscare, en se concluant sans même avoir paru passer. Pendant ces 18 minutes, c’est la folie et la monstruosité qui se sont emparées des explorateurs sans que personne ne s’en rende compte. Le refus du pay-off, sinon dans une vision indiscernable, achève de signifier ce qu’il vient de se passer : Une perte totale de soi dans l’obscurité, celle matérielle de la jungle comme celle mentale et intérieure.
Note :
Lilou Romans – 29/10/2026


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