Sans doute plus qu’un mauvais film (qu’il est pourtant par déduction), « L’île des souvenirs » paraît surtout être le symptôme d’un mal qui approche de plus en plus clairement sa forme terminale.

Comme toujours, ce mal naît d’un « bien » : la trilogie (encore inachevée) Spiderverse, réinvention du film d’animation à grand spectacle par une générosité de forme qui admet le mélange d’influences et de régimes, tout en l’intégrant dans une grammaire cohérente. Continuant dans le sillon qu’avait creusé « Le Chat potté 2 », « L’Île des souvenirs » en reprend l’esthétique foisonnante, regorgeant d’effets, de jeux de textures et appels à la bande dessinée, dans un travail graphique dont il faut bien avouer la maîtrise. Mais à continuer dans le même sillon, il vient rapidement l’envie de faire mieux, comme trop souvent l’ennemi du bien. Le mieux disparaît donc rapidement derrière le plus, toujours plus. Plus de couleurs, de textures, de mélanges de directions artistiques voire de styles d’animation. Dans la mise en scène même, toujours « innover », trouver de nouveaux angles et mouvements de caméra pour ne jamais perdre l’attention. Davantage qu’inspiré par les esthétiques d’internet, le film carbure à l’essence du web, matérialisant son constant afflux d’informations. Le montage même s’en retrouve contaminé, fonçant à toute allure jusqu’à convoquer la surimpression et le mélange de couches comme un moyen d’aller encore plus vite, toujours plus vite.

A tout accélérer dans la forme, on en finit logiquement par écraser le fond, et par extension l’émotion, eux aussi réduits à n’être que de banales informations qui permettent d’accumuler encore un peu plus d’énergie cinétique. Jamais on ne pourra se poser, étayer les personnages et leurs émotions, constamment hurlées pour que l’on saisisse l’information (et donc qu’on puisse avancer), jamais que l’on puisse s’émouvoir. Même doublage et rythme comique, quoique parfois un peu amusants (ou bien stimulants, comme quoi l’entourloupe fonctionne) timbrent jusqu’à sonner faux, tout juste en harmonie avec le maximalisme général. Les quelques pistes thématiques du récit, entre rapport à la réussite en tant que marge et importance du collectif, s’écrasent donc avec le reste. Projetées à grande vitesse, elles se décharnent pour ne laisser au final, dans une morale énoncée à haute voix, que l’idée qu’il faut s’amuser, connecter à son âme d’enfant et aux autres, et pas seulement travailler. Contre-son-camp des plus terribles pour un système au mieux incapable de voir sa propre violence, au pire cynique à vendre du rêve.

Sans pourtant jouer l’ironie méta, « L’Île des souvenirs » suit donc un canva réduit à l’os, qui donne rapidement l’impression d’un objet chorégraphié et interprété sans vie, tout juste bon à suivre les rails donnés. L’antagoniste, redite du loup du « Chat Potté 2 », ne peut espérer en trouver la justesse, puisque l’archétype de conte qu’il représentait est ici confondu avec la caricature utilitaire et creuse. Même tarif pour le folklore et l’ancrage géographique original que cherche à vendre le film, réduit à un bête skin, un vêtement interchangeable qui n’est qu’esthétique.
Le récit de cinéma serait-il devenu un jeu vidéo appauvri ? Si l’influence de ce dixième art est partout, ne serait-ce que formellement (Avatar entre autres, pour le meilleur), il faut bien avouer que le cinéma, particulièrement états-unien, en a surtout puisé les facilités narratives. On enchaîne ici les pnj aux designs et traits de caractères marqués, on glane les items dans un hub central rempli de magasins. En somme, on suit un jeu vidéo, mais privés de la manette. Bénéfique sous bien des aspects, la rencontre des deux arts amène ici à la négative, l’appauvrissement de chacun des deux.

Davantage que seulement du jeu vidéo, « L’Île des souvenirs » est en même temps le produit d’une ère numérique de diffusion instantanée des savoirs, mais aussi des œuvres. Le long-métrage en devient le déchet régurgité, un amalgame où se côtoient sans soucis le beau et le laid, toujours par fragments. On reconnaît par-ci un bout de « Arcane », par là des idées tirées de l’animation japonaise ou des cartoons, encore là un peu d’inspiration « Spiderverse ». Impersonnel puisqu’il ne fait qu’ingurgiter sans digérer, le film en est monstrueux.


Il y a là peut-être (l’idée est encore à creuser) un miroir de la triste trajectoire du mouvement hyperpop. Né dans les marges d’un désir d’assumer toutes les influences et identités sans hiérarchie pour créer librement, la vague est rapidement devenue une étiquette, une marque aux codes apparemment très identifiables, et donc un pur produit. D’un geste précisément indéfini pour se rendre libre, on finit avec un canva qui n’est plus que ses références. Les films d’animation Spiderman avaient pour eux de tirer leurs idées dans les marges, de la subculture des comics à la profusion d’internet. Leur succès les a forcément changés en produits, en modèles à reproduire pour trouver le même succès. L’hyperpop, et par extension tout mouvement similaire, ne peut qu’exister dans les marges, seules capables d’exister en tant que tel à partir de ce que produit le capitalisme (en l’occurrence la pop). Revenir au capitalisme, et ici aux majors qui se réapproprient le mouvement, c’est trouver un cycle mortifère, qui phagocyte, régurgite et amalgame tout en même temps, toujours dans l’accélération et le maximalisme.
À ce cycle, cette vitesse, je ne donnerai plus l’heure, je n’en peux plus.

Note :

Note : 0.5 sur 5.

Lilou Romans – 22/10/2026

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