Quoiqu’annonce son titre, « Jeunesse (Retour au pays) » ne peut que s’ouvrir sur les mêmes ateliers omniprésents dans ses deux premiers opus, ici observés par une caméra encore plus active et mouvante qu’auparavant, confondant individus et machine tant les lieux organisés en lignes s’encombrent toujours plus. Les plans semblent de moins en moins lisiblement composés, de plus en plus opaques et chaotiques, y trouvant des images de cinéma certes toujours fascinantes, ne serait-ce que par leur texture, mais tenant maintenant presque de la ruine, la radicalité du dispositif, qui tenait à toujours célébrer les humanités là-dedans, ne pouvant que s’estomper, se perdre. Wang Bing conserve là pourtant toujours la dignité d’un filmage qui ne juge jamais ses personnages (même dans l’imperfection), ni ne les hisse artificiellement comme héros de cinéma. Iels le sont naturellement, parce qu’iels existent au monde, et c’est déjà raconter beaucoup.
Ici, l’absence de spectaculaire, même lors des plus grosses fêtes, témoigne surtout d’un épuisement, celui de travailleureuses, mais aussi celui du film même, plus obscurs dans les intérieurs, plus cloisonné dans les extérieurs. La fête, c’est ici le bruit assourdissant des pétards, comme une manière de se faire savoir, d’exister, plus que de briller au grandiose. Particulièrement lorsqu’elle s’ancre dans la religion, la célébration devient ici une pure marque d’identité et d’existence pour ces individus auparavant uniformisés. Un enfant qui filme la cérémonie, une dame qui déplace une table ou des hommes en doudounes qui mènent une procession : forcé ou non, Wang Bing refuse le grand spectacle, l’éclat libérateur, car tout arrive ici à bout de souffle.
Si l’on évoque donc bien rapidement un lexique de vacances, jeunesse oblige, jamais celles-ci ne peuvent véritablement reposer : le périple pour rentrer est terriblement long, signifiant dans le peu de perspectives de l’image l’immensité de la Chine face aux travailleurs, et avec elle, en sous-texte, le caractère tentaculaire de son système de travail. Arrivés, et enfin échappés des ateliers (pour peu de temps, ce troisième opus dure 1h de moins que les précédents), on découvre certes des paysages géniaux, mais surtout un espace brumeux, où les maisons décrépies semblent s’être échouées sur le sol, dans ces villages fantomatiques alors même qu’habités.
Le retour au pays promis par le titre montre vite sa vraie nature : ce pays, c’est toujours la Chine et le capitalisme, le même système, et la même misère. Les mêmes humanités fatiguées certes maintenant en famille, dans un cadre mental un brin plus chaleureux, mais qui ne se résume à nouveau qu’à la matière et l’activité. On fait à manger, cueille, etc… Difficile, dans l’arène que créé Wang Bing, de ne pas voir là les gestes contaminés par une sorte de décalque mental des 7h d’images précédemment passées dans les ateliers. On sort en ville jouer aux cartes, mais les lieux sont encore parfaitement insalubres, autant que les visages sont fatigués et taiseux. Le calme qui règne est encore fatigué et fatigant. Le temps est ici toujours ressenti, omniprésent à la conscience, qui ne peut qu’attendre et redouter le retour au labeur. Quoique, la violence est aussi sur place, évoquée directement par ce père malade et victime d’injustice policière, comme si le miroir tendu avec les événements des ateliers n’était qu’à peine déformé. Pire encore, elle intoxique, comme lorsqu’on voit des vêtements offerts à une fête d’exception : un reliquat de la souffrance souterraine des ateliers et une pensée parasite qui laisse penser toutes les inégalités sans jamais devoir les montrer.
C’est peut-être là, dans l’expérience pourtant déroutante de cet épisode conclusif, que ressort plus nettement que jamais la force du regard de Wang Bing : regarder le réel toujours à échelle humaine, pour ressentir le poids du système qui y pèse. En forme d’échappatoire, cette troisième partie se dévoile pourtant bien rapidement la plus triste et difficile, puisque complétant le portrait toujours en filmant le banal, absolument passionnant, sous un nouvel angle. La séquence du train restera peut-être comme la plus représentative du geste global : les corps y sont entassés, courent dans tous les sens. De fait, l’image est d’une totale richesse, foisonnant dans sa composition, mais surtout dans le sens qui jaillit de ces longs plans capables d’extraire du tableau général les individualités, sans jamais effacer ce même regard global. On saisit au vol des conversations à droite à gauche. Si l’on pouvait voir la vie et la jeune ferveur s’échapper de la mort mécanique dans les ateliers, le trajet est ici inverse, puisque l’on parle des anecdotes de travail, surtout des accidents.
Sans dire mot à l’écran, tout est dit.
Enfin, le retour passager au pays achevé, on retourne d’un coup sec aux ateliers, où rien ne semble avoir changé depuis le tout départ, signe que l’on boucle la boucle avant une année de plus. L’aliénation a pris racine, l’environnement semble paradoxalement moins uncanny que la campagne, les marques sont vite retrouvées. Les discussions triviales et passions adolescentes reprennent leur marche, sans aucune question, en même temps que la pression du chiffre. Détail qui tranche néanmoins : ces adolescents paraissent plus jeunes encore qu’au départ. C’est que la machine capitaliste a bien fait son travail, la chair est renouvelée. Au centre de son mécanisme : le couple (si possible marié), modèle qui tout à la fois adoucit les vies, dédouble les travailleurs et freine toute tentative d’indépendance. Ce mari qui, il y a un instant, insultait le maquillage de sa femme, est maintenant soumis à ses ordres violents, lui qui ne sait pas bien coudre. Dans ces ateliers, tout est survie, et produire c’est survivre, alors on n’est plus soi, tout au plus une version robotisée. Assassin, le dernier raccord du film appuie l’idée, fauchant la liesse au milieu d’un champ et de pétards festifs par un retour au couloir sombres et aux bruits des ateliers. La mort, la solitude, le mécanique.
On se raccrochera à ce jeune homme qui chante à sa copine au travers de messages vocaux : un signe de vie au milieu de la fracture, comme un symbole d’espoir d’un jour meilleur et d’une révolution.
Note :
Lilou Romans – 06/11/2026


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