Que peut Alain Cavalier face à Léna Situations ? Que peut ce vieux cinéaste de 94 ans face à cette jeune multimillionnaire capable de tout privatiser pour ses vlogs d’Août, mais bloquant apparemment dès qu’il s’agit de profiter de la vie ?
Et bien justement, vivre derrière les images, et en profiter. C’est même là l’hygiène de vie qui anime son dernier film « Merci d’être venu », testament pourtant rempli de vie. Car il faut bien dire que l’intention première ne différencie pas franchement les deux noms cités. On ne tentera pas ici de dire qui est vlog et qui est grand cinéma (ce qui ne consisterait qu’en des pirouettes d’élitistes méprisants) car les deux objets sont de nature très similaire : un journal filmé de la vie quotidienne.

Cavalier construit ainsi le montage de son film comme un flow ininterrompu de fragments auquel on se prend rapidement tant chaque image, souvent enfantine car dépouillée dans son apparence, convoque du sens et des sens. Un pipi au bord de l’autoroute, un motard qui se vautre : autant de petites anecdotes auxquelles on se prend, même dans la (non-)narration déstructurée qui les agence. Un même objectif donc, que résument les derniers mots du film : « Filmer pour vivre, vivre pour filmer, vivre tout court ». Pourquoi ce dernier point échappe t’il alors à Léna ? Une jeune femme rencontrée au fil du parcours tient dans ses mots une part de réponse : l’argent empêche la dépendance à ce qui entoure, et donc au monde et aux autres.

Alain Cavalier, dont on ne doute pas franchement de l’aisance financière, fait précisément ce geste : son film, et par extension le parcours qu’il y fait, ne dépend que des humanités et histoires qu’il rencontre. Sa manie à vouloir faire un film sur tout le monde en devient joliment amusante tant elle illustre le thème de fond du métrage. Au cinéaste qui ne sait d’abord pas vraiment ce qu’il va raconter, la route, et donc la vie vécue, éclaire alors le chemin. Le parallèle avec ce cordonnier croisé au détour d’une séquence en devient évident. Entouré de chaussures et autres pièces d’artisanat précises, le cœur de son métier est selon ses propres dires dans les vies banales qu’il rencontre, les récits de ses clients qui viennent ici comme dans un salon de psy. « Rien n’égale ce que j’ai entendu », et à peine le cinéma ne peut-il arriver à la cheville du réel qu’il enregistre, ou entend imiter.

Le cinéaste se résout alors à représenter les à côtés, fuir le grandiose pour chercher le vrai. On pense à ce segment de présentation de son film « Pater » à Cannes, uniquement saisi dans les avants et après, loin des tapis rouges et images TV, dans une dérision géniale. Dès lors, on troque l’héroïsme modèle pour les petits moments d’universel. L’essentiel est dans les détails, ceux que chaque cadre étonnement resserré place au centre de tout, dans un regard presque enfantin qui s’émerveille d’un rien. Cavalier est clair à cet égard : il ne s’agit pas pour lui de retourner dans son enfance, mais de la convoquer chez tout le monde, dans le sentiment d’universel qui peut naitre des choses les plus anecdotiques.

Jouer avec les temps passe alors logiquement par la matière. Si le testament que constitue le film implique nécessairement un deuil avec le public, il s’agit toujours ici de se rappeler que le film, lui, survit. Un mouchoir imbibé de sang, de la terre normande ramenée au pied de sa porte parisienne, ou des photos imprimées : tout souvenir peut s’ancrer dans la matière, seul moyen de rendre le vécu, mais aussi les disparus, encore palpable. Taclant au passage le caractère éphémère et factice des relations digitales, Cavalier résume certes par les mots, mais surtout par le geste, que c’est en s’inscrivant soi-même dans le monde et dans la matière, en y laissant une trace concrète, que l’on résiste réellement.

Pourtant, sa présence s’effrite, disparaissant derrière la caméra à la première personne pour n’être plus qu’une ombre, ou un reflet. Il ère, pareil à un fantôme, dans des lieux vides, ou pour regarder des gens souvent plus jeunes vivre leur vie. C’est peut-être ça justement, profiter de la sienne ? Être au monde et regarder, pour répondre à notre place dans le regard des autres, celleux qui comptent. Rempli d’accès mélancoliques et d’images de mort, évoquant souvent les vanités picturales par les objets qu’il regarde, le film ne cesse pourtant jamais son cri vitaliste. Après tout, tout est éphémère. Le chat meurt, les corps vieux s’affaiblissent jusqu’aux opérations, puis au cadavre rigide. C’est ainsi, et dans le même temps écoulé, les saisons avancent, et d’autres chats reviennent dans le foyer sans que l’on ne l’ai jamais annoncé à l’image. Dans « Merci d’être venu », tout est souvent affaire d’une coupe, d’un raccord qui laisse deviner le temps écoulé et ses conséquences.
Vivre tout court, puis se rappeler, car rien n’est plus palpable et touchant que la pureté du souvenir. Profiter un peu.

Lilou Romans – 27/09/2026

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