Difficile d’encapsuler en quelques lignes l’immensité du projet que représente « Jeunesse (Le Printemps) », dont l’épure formelle capture déjà une immense partie de la grandeur. Sous des airs de froideur, Wang Bing se contente en fait de capter le réel, jamais plus, de son regard dont la prétendue neutralité ne fait que cacher la tendresse pour ses sujets et leur mode de vie, qu’il regarde minutieusement, au fil de plans qui durent, impriment le réel jusque dans les détails, façon tampon. C’est précisément la simplicité de son dispositif convoque le réel selon une horizontalité que permet l’unicité de sa caméra, matériellement incapable d’être à deux endroits différents, ne surplombant jamais le récit spécialement comme temporellement (toute situation est un état de fait dont on ne peut voir les causes) pour virer à l’incontrôle de ne pouvoir saisir les choses qu’en s’en rapprochant, jamais parce qu’elles surgissent sous notre nez.
Instable et fébrile au possible (on pense à cette sortie d’atelier complètement cramée assez magnifique), la matérialité de la caméra ne cesse pour autant de donner l’impression d’un réel qui ne la voit pas, au sein duquel elle s’infiltre en fantôme sans jamais en être maitresse, malgré les airs de fiction qui se dessinent parfois. Pour ainsi dire, et ça n’est pas le travail du son qui le contredira, lui aussi propice à sensoriellement mettre à fleur de peau, tout pousse à l’expérience immersive totale, qui fait oublier le temps au milieu de ses environnements surchargés jusqu’à couler. D’abord épreuve de force, la durée du métrage parait finalement dérisoire, sinon étrangement hypnotique, la cadence du tout finissant par prendre dans son torrent aliénant.

Pourtant, le but premier ne semble ici jamais être celui de la dépiction d’un système, mais bien d’une série de portraits individuels qui dessinent l’ensemble. Au sein des ateliers, les mouvements sont répétés ad nauseam, selon une mécanique chorégraphique qui rend les gestes presque uncanny tant ils sont rapides, robotiques. Pourtant, Wang Bing ne filme jamais d’abord les machines, mais systématiquement celleux qui les manipulent, lieu d’imperfections toujours décelées pour retrouver l’humanité à leur origine, véritable sujet du projet. En suivant tour à tour des individus dans des moments plus ou moins anecdotiques, le cinéaste dessine le mouvement tantôt optimiste, tantôt écrasant, de jeunes qui ne cessent de faire société, et surtout d’être jeune malgré la mécanique du quotidien. Leurs interactions sont puériles, leurs instincts parfois bas et leurs blagues et attitudes souvent potaches, si ce n’est maladroitement violentes, encore peu déconstruites. Là est la disjonction, signe à la fois rageant et poétique de vitalité. Ici, on invite sa petite copine à passer un temps assise à côté de soi et de la cacophonie des machines, on s’embrouille jusqu’à en venir aux poings avec le garçon d’en face. En bref, on est jeunes, dans tout ce que cela a d’imparfait, instable, le métrage trouvant dans ces fulgurances de vie ses instants les plus bouleversants, comme, entre autre, devant ces deux gars dragueurs maladroits plus forceurs que charismatiques, que l’on laisse finalement partir en bus au loin. Retrouver ces constructions sociales genrées (cf la jeune fille enceinte au début) et attitudes déjà croisées maintes et maintes fois dans la vie au fil de ces fragments, c’est finalement tout le vertige du geste. On se fait étrangement rapidement à ce cadre qui emprisonne, précisément parce que tout s’y passe et que l’on y fait société quoi qu’il arrive, sans jamais pouvoir oublier la violence intrinsèque de ces enfants exploités.
Difficile de ne pas sentir, au bout du compte, l’aliénation reprendre le dessus, lorsque la répétition et l’accumulation efface peu à peu les individualités, éreintées et empêchées par le travail qui structure tout. Même lorsque l’on sort de ces ateliers, on en retrouve d’autres. La spirale est infinie.

Les calculs et recalculs des tarifs de chaque pièce suivent le même schéma, répétées inlassablement. Les individualités s’unissent et s’organisent pour se confronter aux grands patrons, dans un geste que l’on trouverait d’abord presque mis en exergue, avant de voir, par la répétition, son caractère profondément commun, voire quotidien. On se bat pour un demi yuan de plus, dans des calculs infinis précisément parce qu’on y triture sous tous les angles possibles un objet qui n’a pas de solution. La hausse obtenue, on reprend le quotidien, sans que le changement n’ai semblé avoir eu lieu, ou que quelconque problème ai disparu. En bas de l’échelle, plus rien n’a de sens, et surtout pas le temps de ces ouvriers payés à la performance, confrontés à un libéralisme qui détruit tout. Les salaires ne sont pas même fixés, alors qu’attendre de ce fonctionnement bringuebalant : radio musicale, chamailleries et allers-retours sans fin habillent le quotidien. A nouveau, on y fait société quoi qu’il arrive, puisque rien ne semble pouvoir y changer.
On chérit les instants au lit, où le scrolling pré-Tiktok et le rotting font office de communion des corps, de relâchement. L’échappatoire finale, trouvant enfin le calme et les lignes de fuite, ne pourra donc qu’être individuelle, toujours ancrée dans ce même régime esthétique et temporelle qui ne créé pas l’emphase. La conclusion en est limpide : Il ne s’agit que d’une respiration, pas une fin.

Note :

Note : 4.5 sur 5.

Lilou Romans – 18/09/2026

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