Salué à peu près partout où il a pu passer, « Nicole Nicole » brille précisément de la petitesse d’une ampleur qu’il épouse pleinement dans sa forme résolument discrète, où l’on regarde d’abord les lieux, les tapisseries et vieilleries qui les jonchent, parfois de mauvais gout, pour laisse tout naturellement l’espace raconter des individus autant qu’une certaine sociologie de personnes. S’ouvre ensuite un regard au combien délicat, où jamais la caméra, en dehors de quelques interviews plus littérales et empesées, ne cherche à dépasser l’exercice du regard, qui observe parfois posément de loin Nicole en train de lire le journal ou faire la sieste, ou a contrario s’immisce au centre de dialogue perçus de l’intérieur, ou du moins à sa lisière. Nait la géniale banalité d’un format de journal qui témoigne avant tout, et brille donc d’autant plus lorsque les discussions y paraissent naitre de l’initiative des intervenantes (particulièrement Nicole) plutôt que d’un dispositif qui quémande.
Dans ce petit journal intime, on scrapbook aussi, au fil de collages de forme parfois maladroits mais touchants. On pense à cette séquence façon film de vacance où les vieilles photos s’enchainent tandis que la voix de Nicole chante imparfaitement « Mon ami la rose », matérialisant dans l’émotion la plus totale le geste de parole, et avec lui la survivance qu’il emmène. C’est de la même manière que l’on raconte le rapport de Nicole aux relations amoureuses par le biais du roman photo, jusqu’à en épouser la forme, montrant alors combien l’expérimentation joue ici sur un fil, entre l’attention touchante et la démonstration factice. Quoique touchante, il y a de fait dans la conclusion du métrage un caractère plus mis en scène qui trouve, justement dans ces accès de forme et de dispositif, l’illustration avant l’émotion, le signe que l’on ne sait, sinon comment conclure, du moins comment symboliser une intériorité pour l’illustrer dans le journal.
Ecart minime néanmoins tant il contraste avec un récit qui saisit assez parfaitement son caractère de support, et donc la justesse avec son sujet. Outre l’économie de coupes, on suit ici les discussions sur le temps long, celui qui pousse à construire, et donc à continuellement recadrer, remettre au point, adapter et rediriger son regard. Ces petits gestes formels, c’est alors la trace d’une cinéaste partie prenante de l’histoire narrée, qui n’hésite alors pas à quitter le domaine de la technique (derrière le cadre), pour se mêler à l’action et agir en tant que nièce de sa tante. C’est dans ces petits gestes et instants d’écoute que l’on quitte le sujet, la thèse, pour individualiser et accompagner, de la plus jolie des façons.

C’est précisément au fil de ce regard que Nicole devient personnage de cinéma, dont la gêne première devant la caméra annonce le sens comique presque enfantin autant que l’émotion profondément adulte. La tendresse dépasse alors parfois la représentation juste, dans des séquences moins pertinentes dans leur façon de capturer le réel que mignonnes dans leur intention, appuyant une individualisation bien pensée. Le tout semble certes parfois un brin optimiste, aveugle à certaines problématiques qui ne prennent pas toujours totalement corps dans la durée, mais construit en réalité par l’accumulation de petites victoires, de gestes microscopiques au symbolisme génial, la possibilité d’une émancipation, comprenant maladresses et rires.
Ainsi, le regard initial est parfois infantilisant, tendant à perpétuer les dialogues de familles qui décident à la place de Nicole et lui retirent son agentivité. Outre le regard d’une nièce cinéaste qui solidifie sa relation, il y a là la possibilité de problématiser le geste et de le faire évoluer, dans une quête de don de voix qui ne parle jamais pour l’ensemble, mais en témoigne néanmoins. « 1,2,3 je m’en fous » répète Nicole lorsque l’on parle pour la première fois de son handicap, témoignant tout en naturel de sa distance presque indifférente au sujet autant qu’un possible rejet. Devant les prospectus abordant son handicap, elle ne se reconnait pas, elle dont les capacités sont jugées trop élevées pour obtenir certaines aides au handicap, mais qui reste pourtant dépendante. Sans en faire sujet, les conditions matérielles et le discours politique sont là, en toile de fond sur laquelle peindre l’histoire de cette femme, qui vaut déjà largement pour elle-même.
Tout ne peut passer par la solidarité, ici familiale, et le dialogue qui progresse en direct. D’abord, on infantilise Nicole pour ses achats excessifs de chewing gum, jusqu’à devenir parent de son propre parent. Puis on saisit la complexité, l’inattention et le cas particulier, pour aider. Lauren Dällenbach signe alors ici un très touchant film sur l’écoute de l’autre, seule possibilité de dépasser le figé de politiques étriquées et solutions pré-conçues pour véritablement aider au cas par cas. Là est le politique, jusque dans la façon d’aborder le salariat, d’abord comme une activité profondément répétitive et déshumanisante (sans toutefois dramatiser la forme, tout est visuellement lumineux, le mal est intérieur), puis la possibilité d’un espace de calme aux tons pastels, où la caméra ne peut qu’épouser les mouvements lents, minutieux et attentionnés d’une confection de bol. Rien n’est évident, l’émancipation ne peut se faire qu’au fil de négociation avec un système indéniable. Dans « Nicole Nicole » comme partout, tout se construit pas à pas.

Note :

Note : 3.5 sur 5.

Lilou Romans – 18/09/2026

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